vendredi 2 décembre 2011

Fernando Pessoa et Azulejos



Rue Diario de Noticias, Lisbonne (Portugal).

Fernando Pessoa


Horizon

Ô mer antérieure à nous, tes frayeurs
Recelaient des coraux, des plages, des clairières.
Forcés les secrets de la nuit, de la brume
Serrée, des tourmentes endurées, du mystère,
Le Lointain ouvrait ses corolles, et le Sud sidéral
Resplendissait sur les nefs de l’initiation.

Ligne sévère de la lointaine côte –
Quand la nef se rapproche la falaise se dresse
De tous ses arbres là même où le Lointain n’avait que du néant;
La terre, de plus près, en sons et couleurs se déploie :
Enfin, quand on débarque, il y a des oiseaux, des fleurs,
Là où de loin n’était rien que l’abstraite ligne.

Voici le songe: voir les formes invisibles
De la distance vague, et, par de fort sensibles
Elans de l’espérance et de la volonté,
Aller quérir sur la froide ligne de l’horizon
L’arbre, la plage, la fleur, l’oiseau, la source –
Les baisers mérités de la Vérité.

(Fernando Pessoa, Message. Traduit du portugais par Michel Chandeigne et Patrick Quillier)

samedi 16 avril 2011

Émile Nelligan


PREMIER

Antadonust ne tin ades
arbitrate
gnaurs no ice stew tarol
Roe en aires idol med
me notes trespasser
reign vetagon
gin idle or near rite eerie
prod ate if swim molest
won peel ides tip

pill stow war lend grasp raid dauk elannil reta slim atlas
steeps erie eat palaces as lutes
eels label wan
ens ed dahlias beets
tar men cage day
yearn Elsie nod lager
heaps ape engaged cider
shaps ave tears ret
tire pre set ted state torrential

ears do ran ham
hard vases sob
smeak heep is lawsuit
lane usage dose say
drears cars came seek
bams slit sere grand
rivet sand cheap yelp
puisa pen lime
sag silo the ten Etce

Dina ante at eve site
sit
meets man
see tint ton te oily
on canaree car er
stoia la stentorian
prereaenal


(Poèmes et textes d'asile)

jeudi 14 avril 2011

Guy Delahaye (1888-1969)


Âme d'alto (à Nelligan incompris)

Le délire enserre chaque fibre
Que la fièvre est venue amincir,
Et l'être immensément rêve ou vibre.

Des accords trop subtils et trop libres
Résonnent en lui pour l'adoucir,
Mais ils s'épuisent avant d'éclore.

Il se tait, c'est qu'alors il adore;
Il pleure, il rit, c'est que pour jaillir
Ce qu'il entrevoit refuse encore.

(Les Phases, 1910)

dimanche 20 mars 2011

Charles Cros (1842-1888)



Sonnet métaphysique


Dans ces cycles, si grands que l’âme s’en effraie,
L’impulsion première en mouvements voulus
S’exerce. Mais plus loin la Loi ne règne plus:
La nébuleuse est, comme au hasard, déchirée.

Le monde contingent où notre âme se fraie
Péniblement la route au pays des élus,
Comme au-delà du ciel ces tourbillons velus
S’agite discordant dans la valse sacrée.

Et puis en pénétrant dans le cycle suivant,
Monde que n’atteint pas la loupe du savant,
Toute-puissante on voit régner la Loi première.

Et sous le front qu’en vain bat la grêle et le vent,
Les mondes de l’idée échangeant leur lumière
Tournent équilibrés dans un rythme vivant.



(Le Coffret de Santal, 1873)

samedi 19 mars 2011

Pierre Reverdy (1889-1960)




O


Il y a des mains qui passent
Quelque chose passe dans le vent
Trois têtes au moins se balancent
Mes yeux partent à fond de train
J'arriverais à temps
Mais un poing me retient

Un homme est tombé
Quelqu'un est sorti et n'est pas rentré
Au cinquième la lampe est toujours allumée

Dans la nuit
Sous la pluie
18 francs cinquante de taxi

Le numéro tombe à l'eau

Elle passe devant la bouche d'égout
Le trou
Quel dégoût
La pendule qui bat dans la maison est comme un cœur
Il y a des moments où l'on voudrait être meilleur
Ou tuer quelqu'un

Là il y a un piège

Un chat noir file sur la neige

Et des gens!
Des gens que je crains moins que les agents

La lune est fatiguée de regarder la nuit
Elle est partie
Et je vais m'y mettre
La porte ne me sert de rien ni la fenêtre

Je prie pour émouvoir le concierge du paradis
Celui où tu vis

3 heures 1/4
Dans la vie je me serai toujours levé trop tard

Le temps est passé
Je n'ai rien fait

Une ombre glisse entre cour et jardin
Je serai là encore demain matin
Sur le trottoir

Des visages flottent là-bas dans le brouillard


(Quelques poèmes, 1916)

dimanche 13 mars 2011

Émile Nelligan (1879-1941)



Lied fantastique


Casqués de leurs shakos de riz,
Vieux de la vieille au mousquet noir,
Les hauts toits, dans l'hivernal soir,
Montent la consigne à Paris.

Les spectres sur le promenoir
S'ébattent en défilés gris.
Restons en intime pourpris,
Comme cela, sans dire ou voir...

Pose immobile la guitare,
Gretchen, ne distrais le bizarre
Rêveur sous l'ivresse qui plie.

Je voudrais cueillir une à une
Dans tes prunelles clair-de-lune
Les roses de ta Westphalie.


(Dans Le Récital des anges, son unique recueil, inachevé. L'oeuvre de Jean-Paul Riopelle provient d'une série de lithographies réunies en 1979 dans son livre Lied à Émile Nelligan.)